Question orale - Travail de décolonisation de l'espace public

Publié le 16/06/2020
Type : Question orale

Monsieur le Ministre, l'enjeu du traitement de l'histoire coloniale de notre pays par ses institutions fait débat depuis longtemps. Ce débat n'est pas nouveau, en effet, et il a déjà connu des expressions fortes, notamment la reconnaissance par le Sénat, au tout début du siècle, à l'issue d'une commission d'enquête conduite par le Parlement fédéral, d'une responsabilité morale de l’État dans l'assassinat du Premier ministre congolais, Patrice Lumumba.

Initié au départ par des citoyens afrodescendants, ce débat s'est ensuite intensifié et élargi à l'ensemble de la société, à l'instar, du reste, d'autres pays européens ayant un passé colonial. Ce débat a pris une actualité majeure à la suite du tragique décès de Georges Floyd aux États-Unis et de la conscientisation mondiale à laquelle il a donné lieu.

Depuis le dépôt de ma question mardi dernier, il n'y a pas eu un jour où de nouvelles prises de position ne sont pas intervenues sur ce débat.

Le travail sur la transmission de la mémoire et de l'histoire de la colonisation constitue un enjeu essentiel, en ce qu'il permet de déconstruire les conséquences de la propagande coloniale en termes de représentations, de stéréotypes, de préjugés, de discriminations. Ces travaux sont d'autant plus nécessaires que le lien entre les discriminations et les stéréotypes ou préjugés coloniaux n'est plus à démontrer.

Il relève à nos yeux de l'ensemble des pouvoirs. Si certaines décisions relèvent du pouvoir fédéral – et il y a quelques jours, le Président de la Chambre annonçait une initiative à ce niveau – s'il relève aussi de la Fédération Wallonie-Bruxelles – la Ministre de l'Enseignement a récemment pris attitude par rapport à l'enjeu de l'éducation en la matière – d'autres ressortent aussi de la compétence régionale et notamment celui de la décolonisation de l’espace public.

L'espace public, c'est l’espace de tout le monde et il est aujourd'hui abondamment marqué par l'histoire coloniale de notre pays. Les noms de voiries évoquent ce passé, autant que des éléments du paysage urbain qui rendent hommage à la « mission civilisatrice » de la colonisation belge.

Plusieurs communes ont déjà entamé un travail d'examen et de soutien aux initiatives de la société civile, et ont lancé quelques projets visant à la décolonisation de l'espace public, par exemple à travers la contextualisation de certaines statues ou plaques officielles. Par exemple aussi à travers la muséification de certaines statues, dans certaines communes où elles sont très nombreuses. En Wallonie, je vais citer le cas notamment de l'initiative prise par les villes de Mons ou de Charleroi en 2018. Mons a ainsi ajouté dans le porche de son hôtel de ville, à côté d'une plaque préexistante, une plaque qui rend hommage à l'indépendance du Congo et qui fait référence à l'assassinat de personnalités liées à l'indépendance, comme Patrice Lumumba. Charleroi a ainsi de son côté rebaptisé une artère existante en rue Patrice Lumumba en 2018.

Le débat a tendance aujourd'hui à se focaliser sur l'enjeu du déboulonnage. C'est un élément important, mais il y en a beaucoup d'autres : la contextualisation, le travail artistique qui peut être mené sur certains éléments du paysage, l'enjeu du nombre qui n'est pas le même sur un territoire ou un autre, l'enjeu de la pluralité et la nécessité de voir émerger la reconnaissance de certaines figures qui sont finalement absentes ou quasi absentes de notre toponymie.

Il fut un temps où parler de contextualisation revenait à être traité d'extrémiste ; 2018 marque la fin d'une époque. C'était le propos de notre collègue Calvin Suarez, Député bruxellois et député à la Fédération Wallonie-Bruxelles qui s'exprimait hier en revenant sur le travail qu'il a notamment initié à Mons à partir d'une position associative et militante il y a quelques années.

La Région de Bruxelles-Capitale entend amplifier cette dynamique, à l'instar des initiatives importantes développées à Berlin qui a rebaptisé plusieurs rues qui portaient des noms de colons en attribuant des noms de résistants africains ou aussi à Londres qui a par exemple érigé une statue de Gandhi devant le Parlement du Royaume-Uni il y a déjà quelque temps.

Nous pensons que notre Région peut également agir en la matière, en liaison avec les autorités locales et en intégrant les dimensions de recherche scientifique, de participation citoyenne et d'éducation.

D'ici quelques jours, le soixantième anniversaire de l'indépendance du Congo est une échéance symbolique qui pourrait être saluée par une prise d'initiatives. Je pense qu'elle ferait sens et résonance. L'actualité renforce également - et dramatiquement - l'opportunité d'une démarche en la matière.

Comme je l'indiquais, des études ont démontré le lien entre l'existence du racisme et des discriminations qui en découlent et l'absence de travail sur la décolonisation. La propagande coloniale menée jadis par l'État belge a façonné un certain imaginaire - sans faire de généralisation, bien évidemment, de ma part - et les représentations sur ce pays, sur ses habitants et plus largement sur l'ensemble du continent africain.

Dès lors, Monsieur le Ministre, quelle est votre appréciation par rapport à cet enjeu à partir de votre position au sein du Gouvernement wallon ?

Le Gouvernement est-il prêt à prendre une impulsion en la matière, notamment pour :

  • engager un travail de recherche visant, par exemple et ce n'est évidemment pas exhaustif, à faire l'inventaire des noms de rues et éléments du paysage urbain portant l'héritage de l'histoire coloniale, en partenariat avec le secteur associatif ;

  • encourager les communes à s'emparer de ce débat et mettre à leur disposition les ressources scientifiques permettant d'accompagner un travail de décolonisation de l'espace public auquel elles pourront évidemment donner la forme qui apparaît la plus appropriée dans un débat qui doit, à mon sens, se poursuivre aussi à l'échelle locale.

Un tel chantier, important, pourrait-il être intégré dans le Plan interfédéral de lutte contre le racisme, puisque ce plan est en cours d’élaboration  ?


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